Le cheminement de l'âme incarnée dans cette vie
Jñāna Yoga n’est pas une voie que j’ai choisie. C’est une voie qui s’est révélée à moi avec le temps, comme on reconnaît quelque chose qui a toujours été là, en arrière-plan, attendant simplement que les conditions soient réunies pour émerger. Bien avant les mots, les textes ou les traditions, il y avait déjà en moi cette impulsion profonde : comprendre. Non pas par curiosité intellectuelle, mais par nécessité existentielle. Comprendre pour tenir debout. Comprendre pour ne pas me perdre. Comprendre pour survivre intérieurement.
J’ai grandi dans un environnement qui m’a très tôt appris à observer, à décoder, à anticiper. Une hyper-responsabilisation précoce, accompagnée d’un sentiment diffus d’abandon et de rejet. Très jeune, j’ai eu l’impression de percevoir ce qui se jouait chez les gens qui m’entouraient : leurs blessures, leurs contradictions, leurs mécanismes inconscients. Je comprenais sans pouvoir nommer. Je voyais sans pouvoir déposer. Et même si je suis quelqu’un de très bavarde, la chose que j’ai su faire le mieux pendant mon enfance, c’est me taire et observer. Le silence est devenu un refuge. L’observation, une manière de survivre.
Je me souviens avec une clarté intacte de ce soir du 3 décembre 2013. Je fête mes 21 ans, Je suis assise dans mon premier appartement, tout juste emménagée, les pieds posés sur la table. Je dresse intérieurement le bilan des années écoulées. Il n’y a ni agitation ni colère. Il y a un calme dense, presque grave. Et soudain, une pensée surgit. Pas dans la tête seulement, car les pensées ne vivent pas uniquement là, mais dans tout le corps, comme un cri intérieur irrépressible : je veux comprendre, je veux savoir, je veux tout savoir, et je saurai. Ce n’était ni une ambition brillante ni un désir de reconnaissance. J’avais déjà vu et vécu trop de choses trop tôt. Je sentais confusément que si je ne comprenais pas, si je ne mettais pas de conscience sur ce qui avait été traversé, je risquais de passer le reste de ma vie à le porter, à le répéter ou à le reprocher. Comprendre devenait une manière de me tenir debout, mais aussi, sans que je le sache encore, une tentative profonde de faire la paix avec ce qui avait été vécu.
À partir de ce moment-là, l’étude ne m’a plus quittée. J’ai commencé par le développement personnel, puis très vite la psychologie, la sociologie, la philosophie. Je me souviens d’un matin de brocante où je suis tombée sur une ancienne étudiante en faculté de psychologie qui vendait tous ses manuels de cours. Je les ai achetés, un par un, et je les ai étudiés avec sérieux, presque avec acharnement. J’ai étudié durant des années sans relâche, non par accumulation vaine, mais par besoin de cartographier l’humain dans sa globalité, et plus précisément sa mécanique mentale. Pourquoi les gens réagissent ou ne réagissent pas. Pourquoi ils se figent, explosent, se ferment. Pourquoi ils se répètent. Pourquoi ils se comprennent si mal eux-mêmes et entre eux.
À l’âge de vingt-deux ans, une nouvelle impulsion est née : me tourner vers un professionnel. J’ai entamé une psychanalyse, sans prise en charge, sans remboursement, à raison d’une séance par semaine, que j’ai suivie pendant quatre ans. Encore aujourd’hui, je le pense de tout mon être : c’est l’un des plus beaux investissements que j’ai faits de toute ma vie. J’ai investi sur moi. J’ai livré, sans gêne, sans honte, sans répression, tout ce qui composait les méandres de mon esprit. J’ai vécu une relation profondément intellectuelle et humaine avec cet homme, compagnon de route, présence stable, maître parmi d’autres que je rencontrerai plus tard sur mon chemin.
Contrairement à ce que l’on pourrait croire, l’étude, qu’elle soit extérieure ou intérieure, ne m’a pas toujours rassurée. Elle est venue confirmer, parfois brutalement, que ce que j’avais perçu enfant était juste. Et cette confirmation a fait couler beaucoup de larmes. J’ai énormément pleuré. Des larmes de reconnaissance, de clarté, de lucidité. Plus tard, j’ai compris que ces larmes n’étaient pas une faiblesse, mais une purification. Comme si les impressions profondes laissées par l’expérience, se dissolvaient peu à peu dans l’eau du discernement.
"Le chemin de la connaissance n’est pas simple, ni confortable, ni immédiatement libérateur. Il contient un piège subtil et profond : celui d’une connaissance qui reste enfermée dans le mental et l’intellect. À cet endroit, quelque chose s’éteint. La naïveté se perd. Une lassitude s’installe. Plus rien ne surprend. Tout semble prévisible. Je ne détestais pas la vie, mais quelque chose en moi s’est éteint sous la couche de savoir accumulé et projeté sur chaque interaction."
La foi a toujours été là. Une foi profonde, instinctive, depuis l’enfance. La certitude intime qu’il n’est pas possible d’être aussi vaste, aussi profond, aussi beau en essence, pour être limité à une enveloppe et à une identité figée. Le chemin vers Dieu existait bien avant les concepts, même au sein d’un foyer de base, athée. Enfant, je priais instinctivement, dans ma chambre, parfois en marchant, je me cachais de peur d'être moquée. Baptisée, je ne connaissais d’abord que le christianisme, vécu sans dogme. Puis, autour de mes dix ans, l’islam est entré dans ma vie à travers mon beau-père, avec qui ma mère a partagé dix années et trois enfants. J’ai été immergée dans cette voie de foi, et elle a participé à ma construction.
En m’émancipant et en quittant le foyer familial, j’ai commencé à étudier les religions dans leur ensemble. Je voulais comprendre pourquoi elles semblaient toutes tendre vers le même point tout en se reniant les unes les autres. Pourquoi elles se faisaient la guerre. Pourquoi elles pouvaient tuer au nom de Dieu. C’est en étudiant la philosophie et la sociologie que je me suis tournée doucement vers la théologie. Et là, quelque chose s’est éclairé. J’ai compris que la majorité des textes étaient lus et interprétés par des personnes n’ayant pas toujours le recul nécessaire pour ne pas les prendre au premier degré.
Car les religions sont profondément philosophiques. Elles enseignent, lorsqu’on sait lire entre les mots et entre les lignes, de véritables voies de réalisation du Soi. Et ce Soi, avec une majuscule, est profondément divin. Sans blâmer ceux qui ont ôté la dimension spirituelle au yoga par peur de tomber dans un dogme religieux, je ressens le besoin de rappeler que le mot religion vient du latin religare, qui signifie relier. Et je pose alors simplement la question : que signifie le mot yoga ? Relier. Unir. Revenir à l’unité.
Toutes les grandes traditions, chrétienne, musulmane, juive, bouddhiste, hindoue, et bien d’autres encore, parlent de la même chose. Les textes sont adaptés aux époques, aux cultures, aux contextes géographiques, aux niveaux de conscience collectifs. J’ai étudié ces traditions, certaines en profondeur, d’autres plus légèrement, et toutes, sans exception, partagent les mêmes fondements. Les mêmes archétypes. Les mêmes lois intérieures. Les mêmes étapes de transformation de l’être. Seuls les langages changent.
Sur mon chemin d’étude, j’ai rencontré les sagesses d’Orient. D’abord le bouddhisme, puis le taoïsme, et enfin l’hindouisme à travers les voies du yoga. Je me souviens de la lecture d’un commentaire de la Bhagavad Gītā dans lequel un sage disait qu’en Inde, n'a pour titre de philosophie seulement, un enseignement qui fournit des outils pour réaliser. Cette phrase m’a frappée par sa justesse.En plongeant dans ce recit .. Quelque chose en moi s’est senti reconnu. Pour la première fois, je ne me sentais plus seule. Dans les textes anciens, j’ai rencontré des précurseurs immenses en matière de psychologie, de psychanalyse, de neurosciences, de science du corps, d’anatomie. Une véritable science de la vie, applicable, vérifiable, toujours actuelle.
Les sagesses yogiques présentent quatre grandes voies vers la réalisation du Soi. Le yoga royal, qui mène à la méditation et à la réalisation. Bhakti yoga, la voie de la dévotion et de l’amour. Karma yoga, la voie de l’action offerte. Et Jñāna Yoga, la voie de la connaissance. Ce chemin passe souvent par une accumulation de savoirs jusqu’à saturation, avant de se transformer. Peu à peu, l’étude cesse d’être uniquement analytique.
En vivant selon la philosophie yogique et ayurvédique, en pratiquant, en adoptant un rythme de vie discipliné, j’ai commencé à observer un phénomène simple et concret : l’état de l’esprit façonne le champ de l’expérience. Lorsque l’esprit est habité par l’étude, la vie devient le prolongement de cette étude. Je plonge dans un sujet avec le mental et l’intellect, puis, sans provoquer quoi que ce soit, une situation se présente. Une relation, une sādhana, un satsang, parfois un événement anodin. Et soudain, la lumière s’allume. Ce qui était concept devient vécu. Ce qui était su devient observable en moi. À cet instant précis, je ne suis plus en train de comprendre. Je suis en train de voir. La vie devient le laboratoire. L’expérience devient le maître.
Parfois j’étudie pendant des jours, des semaines, des mois sans qu’il ne semble rien se passer. Puis, un jour, assise en méditation, sans effort, l’enseignement descend. Il ne passe plus par le mental. Il s’incarne. Il devient évidence silencieuse. Depuis plusieurs années, ce processus se répète. Quand un certain recul intérieur est installé, il devient possible d’observer sa propre vie comme depuis une caméra intérieure. Les enseignements descendent alors naturellement dans l’être. Des voiles s’adoucissent. Des mécanismes deviennent visibles. Des cadenas sautent. Non par volonté, mais par compréhension directe.
L’une des chutes les plus vertigineuses a été celle de la culpabilité. Comprendre qu’il n’y a pas toujours un responsable. Ni soi. Ni l’autre. L’esprit cherche un coupable pour survivre, alors qu’il n’y a bien souvent qu’une situation, un enchevêtrement de causes et de conditions. Une fois cela vu, il n’y a plus de retour possible.
Aujourd’hui, la paix est là douce, stable, ancrée. Jñāna Yoga m’a appris à aimer la vie sans avoir besoin qu’elle soit juste. Car la justesse elle même devient une question ouverte. Selon qui, selon quoi, selon quel point de vue ? Je ne suis plus fatiguée d’avoir vu et vécu certaines choses trop tôt. Ce qui aurait pu devenir un poids est devenu la fondation même de mon cheminement. Il n’y a plus de lutte avec cela. Il n’y a plus de regret. Seulement une reconnaissance tranquille de ce qui a été donné à voir.
Je ne cherche plus à être comprise. Ce mouvement s’est naturellement dissous avec le temps. À la place, s’est affinée une capacité à lire l’humain, à percevoir les mécaniques mentales à l’œuvre autour de moi, parfois même à voir au delà de ce qui est formulé, de ce qui est montré, de ce qui est consciemment su. Cette lecture ne relève pas d’un pouvoir ni d’une supériorité. Elle est née d’une empathie profonde, viscérale, qui fait partie intégrante de mon être. Et c’est précisément là que le chemin demeure exigeant.
Car voir ainsi, sentir ainsi, implique aussi de rencontrer la souffrance des structures mentales dans lesquelles les êtres se tiennent enfermés. Il est difficile, et parfois d’une violence silencieuse, de rencontrer quelqu’un, de voir au delà de tout ce qui a été construit, d’en effleurer la racine, et de constater malgré tout combien cela reste verrouillé, limitant, et étroit. Il y a quelque chose de rude dans cette lucidité. Non pas une dureté du cœur, mais une confrontation à l’impuissance de ne pas pouvoir ouvrir à la place de l’autre.
La sagesse, ici, réside à mon sens dans le refus d’embrasser un rôle de sauveur. Dans la discipline intérieure de ne pas instrumentaliser ce qui est vu, ce qui est compris, ce qui est su. Rester ancrée. Rester alignée. Prendre ce recul nécessaire qui empêche de se perdre dans les autre. Continuer à dévoiler, non pas chez autrui, mais en soi, ce que ces rencontres révèlent. Revenir sans cesse à un espace plus vaste. Observer avec franchise ce que cela met en lumière de soi même. Et reconnaître, avec une clarté parfois vertigineuse, que c’est à travers la compréhension de l’autre que je me suis le plus profondément rencontrée moi même.
Le chemin ne se ferme jamais. Il évolue. Il s’épure. Il fait de la place. Et c’est là toute sa beauté. Jñāna Yoga n’est pas une voie pour savoir davantage. Ce n’est pas une accumulation de concepts, ni une construction identitaire subtile. C’est une voie pour devenir plus vrai. Jusqu’à ce que le savoir cesse d’être un refuge, une protection, une armure, et devienne une manière d’habiter le monde. Lucide. Vivante. Ouverte.
La façon dont j'enseigne naît de là. D’un désir sincère que chacun puisse trouver la voie qui lui est propre vers la libération. Si les outils sont nombreux, c’est parce que les chemins le sont aussi. Il n’existe pas une seule porte, mais une infinité d’entrées possibles vers la compréhension de soi. Pour ma part, Jñāna Yoga a toujours fait partie de ma vie. Je ne l’ai compris que récemment. Comme si le fil avait toujours été là, discret mais constant, et qu’il venait enfin se révéler à lui même.
Ce chemin s’est également confirmé à travers la lecture du ciel par le Jyotiṣa, cette science védique de la lumière qui ne cherche pas à enfermer, mais à éclairer les dynamiques profondes de l’âme. Là encore, il ne s’agit pas de déterminisme, mais de compréhension. D’un art de lire les mouvements, les rythmes, les potentialités, pour mieux habiter l’expérience humaine. Une fois de plus, l’enseignement et la connaissance apparaissent comme des fils conducteurs de toute mon existence, non pas comme une mission imposée, mais comme une évidence intime.
Que chacun puisse trouver sa voie. Celle qui ne rassure pas l’ego. Celle qui ne flatte pas l’identité.
Mais celle qui, silencieusement et profondément, libère l’être.
Hari Om Tat Sat
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Commentaires
Merci pour ce texte. Je suis fan de ta plume. C’est un peu fou, je me reconnais énormément dans tes écris entre le vécu familial et la voie de la compréhension que j’ai choisi au travers de la MTC.
Les messages que tu transmets sont précieux à qui sait les recevoir. Longue vie à toi et ton travail 🙏🏻